| La vie rouge de la lumière naissante, les traits glissants du soir, animent les terres prenant la pose sur les étagères ou se cherchant sur la sellette. La lumière est source de vie et c'est ce qui captive Scorbiac.
Un homme se dresse, un géant, minuscule aussi par sa tête insignifiante et dérisoire. pourtant sa force est là, dans son corps aux matériaux mêlés, dans la stabilité hautaine de ses pieds, héritage de Giacometti. Parce que c'est là d'où vient Scorbiac, de Rodin, de Carpeaux, Picasso et Giacometti.
D'habitude, il travaille la terre pour en faire des bronzes, mais là il veut affirmer l'évidence de la matière brute, non noble.
-Pourquoi utiliser du fer ou du béton ?
-Pour la simplicité des matériaux. Ils font partie de la vie, alors que le bronze a quelque chose d'artificiel. Ce qui me semble aussi intéressant, c'est de mêler les matières les unes aux autres. Parce que la vie est aussi mélanges.
Scorbiac n'aime pas commenter son travail, ou du moins prendre part aux bavardages souvent inutiles autour de l'oeuvre. Chaque pièce dit ce qu'elle a à dire. Toutes les pensées sont là, dans la sculpture, c'est à vous de choisir.
Pourtant, il explique qu'il recherche ce qui est essentiel chez l'homme.
-Il faut parler des choses qui paraissent évidentes, comme la famille.
-la sculpture n'aurait-elle jamais exploré le thème de la famille ?
-C'est un sujet traité surtout par la peinture de salon.
La famille est une question fondamentale ; elle est l'origine de l'homme.
D'une même masse de terre, des ascendants sortent et offrent leur individualité au regard. Chaque être encore retenu à la terre féconde se fait créature première d'un démiurge puissant. Il a la force et la vitalité de la matière. Les personnages vivent , et se transforment ici en une pyramide sur le point de s'écrouler.
La singularité, un autre thème qui fascine Scorbiac. Chacun sur terre à un même instant est dans son histoire. la différence des situations est fascinante. Tout est possible. La création est alors infinie.
La sculpture de Scorbiac introduit de l'ordre, impose l'unité de l'esprit à la diversité du monde, sans la nier, en la sublimant. Chaque pièce, qu'elle soit composée d'un ou plusieurs êtres de terre, parle du rapport de l'homme au monde. Un homme assis de dos dit la tension qu'il existe entre lui et ce qu'il regarde. Un couple marchand dit l'union, l'élan et le mouvement. Des arches ou des façades suggèrent les déambulations, l'infini des parcours possibles.
La sculpture recherche l'essentiel. Pourtant Scorbiac se sent parfois menacer par l'anecdotique.
-Mais la vie n'est qu'une accumulation d'anecdotes. Les anecdotes accumulées s'annulent pour dire l'essentiel. La différence des situations raconte le grand tout.
Ces questions entraînent Scorbiac vers les lames majeurs du tarot de Marseille. La Tempérance, la Justice, la Mort renvoient, sans l'intermédiaire d'une situation particulière, au destin de l'homme, identique et singulier à la fois. Bas reliefs ou personnages sur pied deviennent des accès directs à l'idée de l'homme.
L'unité même du travail est une autre réponse à ces réflexions. Le mimétisme du sculpteur sur son oeuvre donne des traits communs aux personnages de terre, pourtant tous différents. Le monde est unifié pour mieux en faire ressortir les caractéristiques signifiantes.
C'est à une reprise totale du monde que vise l'acte créateur, chacun d'eux présente cette totalité à la liberté du spectateur.
L'atelier de Scorbiac force à avoir ce regard totalisant sur le monde. Il confère une distance et une position d'extériorité nécessaire pour contempler la confusion de la ville, l'enfermement de chacun dans son histoire.
La libération du spectateur est totale, il se débarrasse du monde particulier qui l'encombre, et surprend, posé devant lui, son ordre interne sublimé.
ZELIE |